Rimer avec l'impossible

Rimer avec l'impossible

Consigne d'écriture

Trouver des rimes en -omphe.

Un exercice entendu en passant, cité dans une vidéo de Cato Minor comme un exemple donné en classe. Je l'ai reçu au milieu d'une session de course à pied, sans intention d'y répondre — et il ne m'a plus lâché pendant vingt minutes de foulées.

Le poème — Le couperet du triomphe

Face à l'échec de notre quête première,

nous arrivons finalement sur des terres dangereuses et mortifères.

Les coquins vont-f-

aire un choix littéraire caduc,

mais si proche du triomphe.

Nous pouvons continuer avec des vers ronf-

lants, mais vivants.

La beauté de la langue s'offre à qui sait la décortiquer.

Les dés sont jetés ; attendons le jugement dernier.

Signé, un aspirant poète gonf-

qui, dans le fond, plutôt que le verlan,

a préféré le couperet.

Dans le labyrinthe des débuts et des fins,

je crois que ce qui compte avant tout, c'est le chemin.

Dans le souffle ou dans l'expression libre,

plutôt que la règle, choisissons l'ivresse de vivre.

Note de lecture : les rimes en -omphe se cachent à l'intérieur des mots coupés. Il faut lire à voix haute pour les entendre.

La genèse et l'analyse

Le piège de la consigne

Triomphe fait partie d'une petite famille de mots réputés sans rime : les rimes orphelines, avec orange, quatorze, simple, belge, meurtre. La langue française n'offre presque aucune rime pleine en -omphe. La consigne n'était donc pas un exercice ordinaire : c'était un piège, ou une provocation. Devant ce mur, on peut renoncer, forcer une rime laide, ou casser le cadre.

Ma chaîne de pensée, pendant la course, a été à peu près celle-ci : tiens, intéressant — mais je ne trouve rien d'autre en -omphe — il y a peut-être une astuce — ah, je peux couper les mots ! — mais mince, ce n'est pas très acceptable littérairement, le correcteur risque de mettre zéro si je ne justifie pas un peu — alors écrivons un texte qui montre que c'est un choix, et que j'accepte d'être sanctionné.

La solution : la rime brisée

Après recherche j'ai découvert que, sans le savoir, j'ai utilisé un procédé déjà utilisé : la rime brisée, où l'on coupe un mot pour que sa première moitié rime, le reste débordant sur le vers suivant. Ma « sortie de sentier non autorisée » était en réalité une voie très ancienne — sauf que je l'ignorais. Le contournement de l'absurde n'était pas de la triche : c'était une réponse possible.

Il y a trois coupes dans le poème : ronf-/lants, gonf-/lé et vont-f-aire.

Le verlan refusé

En cherchant si je n'avais pas raté une rime, je me suis rendu compte que le verlan pouvait résoudre le problème comme à donf — le verlan de « à fond » — qui rime pleinement en -onf. Une solution autre que la rime brisée existait donc, mais j'avais déjà choisi ma solution et cela sonnait un peu comme de l'argot, j'ai donc préféré ne pas utiliser le verlan. Mais je tenais à montrer que j'y avais pensé et que j'avais refusé volontairement son usage. D'où le vers « plutôt que le verlan, a préféré le couperet », et juste après l'usage du mot « fond », mais à l'endroit, comme preuve supplémentaire.

Les choix de style

Couperet dit deux choses à la fois : la technique — couper les mots — et la lame du verdict, le jugement, la note qui tombe. Dans un poème qui parle de couper des mots et d'attendre un jugement, ce seul mot résume tout.

Ronflant / lent. J'ai gardé l'orthographe pleine de ronflants — je tenais à respecter la langue. Mais la coupe, à l'oreille, fait remonter un second mot : lent. Et le sens est vrai dans la phrase : des vers ronflants, oui, mais aussi des vers lents. La virgule posée juste après isole le mot caché et lui donne son autonomie à voix haute.

Gonflé garde le son -onf et son sens familier : culotté, effronté. Un poète gonflé, c'est un poète qui a du toupet — et lui aussi est coupé.

Aspirant dit l'humilité — c'est un choix de posture pour montrer que je ne revendique rien.

La clé de lecture dans le texte

J'ai délibérément inscrit le mode d'emploi dans le poème : « La beauté de la langue s'offre à qui sait la décortiquer. » Décortiquer, c'est exactement l'opération que le texte réclame — ouvrir les mots pour trouver la rime dedans, les mettre en bouche pour entendre ce que l'œil ne voit pas.

Un poème adressé à son juge

Le fil conducteur, tout du long, c'était le lecteur — et pas n'importe lequel : celui qui note.

Tout converge vers cette situation d'énonciation. La « quête première », c'est la recherche des rimes en -omphe elle-même — et les « terres dangereuses et mortifères » ne sont, au fond, qu'un exercice de français : le décalage entre le ton épique et l'enjeu minuscule est le ressort du burlesque, traiter un sujet trivial en style noble. Les « dés sont jetés », le « jugement dernier », le « couperet », le « Signé » : c'est la remise de copie et l'attente du verdict. Et le « choisissons l'ivresse de vivre » final embarque le correcteur dans un « nous » complice.

C'est un poème qui plaide sa propre cause auprès de son propre juge, à l'intérieur de lui-même. J'ai ajouté cette ouverture sur la liberté et la vie en me disant que ça pourrait faire basculer un état d'esprit concentré sur la règle vers plus d'ouverture — autant mettre les chances de son côté.

— Le Serendipitaire