Récit réflexif
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J’ai entrevu un autre monde et je me suis senti léger.
Puis j’ai repris mes esprits, et le poids de la réalité est revenu.
Ce poids, c’est la charge mentale des petites craintes devenues ordinaires.
Ne pas aller faire un footing dehors le soir par peur de ce qui pourrait arriver.
Rentrer de week-end et avoir un instant de panique en pensant que la maison a peut-être été visitée.
C’est aussi le poids des craintes professionnelles.
Subir des pressions abusives, craindre la perte de son emploi ou de son niveau de rémunération pour des causes injustes.
Signer un contrat véreux aux lourdes conséquences, avec la sensation de s’être fait avoir.
Ce sont aussi les craintes administratives.
Craindre d’échouer dans une démarche obligatoire.
Craindre d’enfreindre une règle sans même avoir la volonté de mal faire.
C’est aussi la crainte, plus profonde, de l’avenir.
Cette impression que tout peut changer du jour au lendemain.
Que la période de paix et de sécurité que nous vivons malgré tout peut prendre fin à tout moment.
Que ce que l’on bâtit honnêtement chaque jour peut être détruit.
Ce poids, c’est aussi tout ce qui est fait par anticipation des menaces.
Quel est le coût, pour nous, pour nos sociétés et pour le monde, de cette méfiance ?
Peut-on mesurer le coût des blindages physiques, des blindages logiciels et des blindages juridiques que cela rend indispensables ?
Et si l’on y ajoutait le coût de tous les actes malveillants réellement commis chaque jour, les coûts du temps perdu, les coûts d’opportunité, les coûts de créativité, les coûts financiers, les coûts psychologiques, les coûts humains, sur quelle échelle de grandeur nous trouverions-nous ?
Je parle de moi, de mes craintes, de mes représentations.
Quelles sont les vôtres ?
Quelles limites vous imposez-vous à cause de la peur de l’adversité ?
Quelles voies ou quelles voix choisissez-vous de ne pas écouter par peur des conséquences professionnelles ?
Avez-vous déjà ressenti une pression lorsque des démarches administratives étaient nécessaires ?
Pensez-vous à l’avenir ? Comment vous voyez-vous dans vingt ans ? À quel point avez-vous la certitude que tout ce que vous aurez cherché à construire ne sera pas bousculé par une crise ?
Ressentez-vous un sentiment de gâchis à l’idée de devoir protéger tout ce que vous construisez ?
Combien de ces craintes n’existent que par méfiance ?
Combien de ces démarches, de ces règles, existent seulement pour éviter que quelqu’un puisse tricher ?
Pour réduire les risques, on se limite, on se protège et on redouble de vigilance.
Ne peut-on pas en être attristé ?
Ne peut-on pas imaginer autre chose ?
Ce monde que j’ai vu, c’est un monde où nul ne peut nuire à autrui.
Quelle liberté j’ai ressentie à ce moment-là.
On ne peut pas imputer la totalité des maux de notre société aux méfaits des hommes, mais là n’est pas la question.
Quelle part de ce qui fait nos sociétés, notre quotidien et notre vie existe par l’anticipation des tricheries, des trahisons, des menaces et des violences ?
Et, plus encore, quelles sont les choses qui n’existent pas pour cette même raison ?
Que deviendrait le monde si l’on pouvait compter sur une collaboration complète et sur la contribution de chaque individu ?
Que deviendraient nos États si toutes les ressources du marché de la malveillance étaient redistribuées ?
Que deviendrait la recherche si l’on pouvait être sûr que chacun aurait la juste paternité de chacune de ses idées ou découvertes ?
Quelle vie pourrions-nous avoir si la confiance et la vertu étaient la règle ?
J’ai entrevu une vie où l’on retrouve une liberté nouvelle.
J’ai entrevu un monde dans lequel la crainte de faire une mauvaise rencontre n’existe plus, un monde dans lequel je n’ai plus à m’inquiéter de sécuriser l’avenir, un monde où les sociétés sont tournées vers le bien-être de chacun.
Dans ce monde, le progrès profite du partage et les organisations humaines continuent d’évoluer.
Et vous, quelle serait votre vie dans un monde où l’homme ne peut plus nuire à l’homme ?
— Le Serendipitaire
