Première nouvelle
Publié le 05/03/2026 par Le Serendipitaire

La nouvelle : Une histoire de Morale

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Me revoilà.

Je franchis la porte du petit café de quartier.

Rien n’a changé. Les mêmes tables. La même lumière grise. La même odeur de café.

Derrière son bar, Laurent me regarde. Il s’arrête un instant. Il ne s’attendait pas à me revoir.

Je m’installe à la table près de la vitrine. C’était toujours celle-là.

De là, je vois la rue, les passants, les petites scènes du quotidien.

Pendant des années, je suis venu ici presque tous les jours.

J’écrivais.

J’écrivais sur les cambriolages, les agressions, les disparitions. Sur tout ce qui finissait mal.

Je n’étais pas un grand reporter, mais je m’étais fait une spécialité et mes services étaient appréciés.

Les drames faisaient vendre.

Les commissariats étaient devenus mes lieux de travail. Ce café, en quelque sorte, mon bureau.

J’écoutais les récits de l’enquêteur résigné, du boulanger choqué, de la mère en deuil, les témoins et les victimes de ce que l’humain fait de sombre et de laid.

La violence avait fini par devenir ordinaire.

Pour moi, elle donnait du travail.

Mais aujourd’hui, ma rubrique a disparu.

Un événement inexplicable a touché l’humanité et changé la face du monde.

Ce changement n’a pas été un choc immédiat, il s’est installé progressivement.

L’humanité prenait conscience qu’une transformation irréversible s’opérait.

Par exemple, je n’ai pas assisté à cette scène, mais elle s’est déroulée tout près d’ici.

Eddy, le pickpocket de la grande rue Nord, avait repéré sa première cible de la journée. Une dame chic, assise à la terrasse d’un café, qui avait quelque peu négligé son sac à main. Il se devait de saisir l’opportunité, même si la situation manquait, à son goût, d’un peu de difficulté.

Avec souplesse et précision, il se glissa près de sa victime et, d’un mouvement fluide, préleva le sac, puis commença à s’éloigner quand, soudain, il se figea.

Son comportement attira l’attention et il fut découvert, tenant le sac. Sa propriétaire allait s’écrier au voleur, mais la vision de cet homme en pleurs l’en empêcha. Eddy n’avait pas encore bougé. Il était comme paralysé par une douleur. Pas une douleur du corps, mais une douleur de l’âme. Une tristesse si forte qu’il en perdit même, pendant un instant, le goût de vivre.

Alors que voler des gens qui n’étaient manifestement pas dans le besoin était son quotidien, aujourd’hui, il ne put aller au bout.

Il se retourna vers la dame qu’il venait d’alléger et, après un regard, lui rendit son sac.

À ce geste réparateur, le poids de la tristesse et de la culpabilité s’atténua.

Il ressentit le besoin de présenter des excuses, mais se trouva ridicule et partit sans dire mot.

Autre anecdote, banale mais révélatrice.

Joe avait l’habitude de rouler dans cette ville.

Dans son taxi, après des courses toute la nuit, il était temps de rentrer dormir. Il connaissait le chemin par cœur et savait quand il fallait s’imposer pour ne pas rester coincé des heures dans cette jungle.

Malheureusement, ce jour-là, quelqu’un d’autre avait aussi décidé de s’imposer et les deux voitures se percutèrent inéluctablement.

Paralysé un instant par la surprise, Joe regarda autour de lui d’un air incrédule. Puis la colère monta, jusqu’à devenir incontrôlable. Il tapa des deux mains sur son volant et ouvrit sa portière avec rage pour sortir du véhicule.

L’autre conducteur se dirigeait déjà vers lui.

Il est des personnes entre lesquelles la communication semble impossible. Pour des raisons obscures, rien ne s’accorde. Il en était ainsi de nos deux énervés du volant.

Chacun prit son air le plus menaçant et les insultes volèrent.

Ils allaient en venir aux mains quand ils cessèrent soudain. Joe sentit une gigantesque tristesse l’envahir et des larmes se mirent à couler. Quand il sentit une main se poser sur son épaule, il leva les yeux et vit que son rival du moment était lui aussi en larmes.

Chacun fit alors demi-tour, rentra dans sa voiture et reprit sa place dans le flux de circulation, qui ne s’était pas amélioré.

Joe rentra chez lui, toujours sanglotant, sans comprendre ce qu’il venait de se passer.

On raconte même des histoires ayant eu lieu dans les plus hautes instances.

Jack Kartner, chef d’état-major d’un État parmi les plus importants dans l’ordre du monde, était au sommet de ses responsabilités. La nation entière comptait sur lui pour finaliser l’opération qui se déroulait dans un pays lointain.

Les projectiles mortels étaient lancés, leur trajectoire implacable les dirigeant droit vers leurs cibles.

Ce n’était pas la première fois que Jack menait ce type d’opérations, mais, cette fois-ci, un doute avait germé.

Il avait pourtant l’appui des plus hauts dirigeants et agissait pour le bien de ses compatriotes.

Tout se bousculait dans sa tête. On comptait sur lui.

Mais pourquoi doutait-il ?

Les yeux rivés sur ses moniteurs, les quartiers résidentiels ciblés lui apparaissaient clairement.

Il fixa l’écran quelques secondes de trop.

« Arrêtez tout. Opération annulée. Opération annulée. »

Les missiles furent déviés et explosèrent en haute atmosphère.

Des histoires comme celles-ci, il y en eut beaucoup.

J’ai moi-même fait l’expérience de ce malaise nouveau. Je travaillais sur mon dernier article et j’ai tout jeté. Faut-il taire une vérité si elle doit porter préjudice à quelqu’un ?

Raconter les méfaits était mon quotidien depuis des années et, jusqu’ici, chaque jour avait son lot d’événements sinistres.

Rapidement, j’ai compris que quelque chose de profond avait changé.

Plus de braquages.

Plus de disparitions.

Plus de vengeances.

Je peux laisser la porte de chez moi ouverte en partant et garder l’esprit tranquille.

Je pourrais me lever maintenant, laisser mon ordinateur ici et partir. Je sais qu’il serait encore là à mon retour.

J’aurais peut-être une remarque de Laurent, qui n’aime pas que ses tables soient occupées pour rien.

Je suis passé devant le palais de justice il y a quelques jours.

Les marches étaient propres. Les portes ouvertes.

À l’intérieur, pas de file d’attente. Quelques silhouettes parlaient calmement dans le hall. Les voix ne résonnaient plus.

Les audiences se tiennent encore, m’a-t-on dit. Mais elles sont brèves.

Les contrats aussi ont changé.

Quelques pages suffisent. Les paragraphes de précaution ont disparu. Les longues clauses prévues pour la trahison n’ont plus de raison d’être.

Plus tard, je suis allé à la rencontre du nouveau collectif qui s’est créé. Ils se regroupent le week-end au réfectoire du collège.

L’espace avait été arrangé, les tables et les chaises déplacées. J’ai observé ces femmes, ces hommes, ces enfants et ces adolescents échanger pendant plus d’une heure.

À l’issue de l’assemblée, j’ai pu discuter avec l’une des initiatrices du groupe. Elle m’a raconté comment, aujourd’hui, la construction d’un projet commun faisait sens pour eux.

Tout n’est pas devenu simple pour autant. Certaines décisions pèsent encore, même lorsqu’elles ne blessent personne. Des conflits peuvent naître même quand la bonne foi règne, et les risques et dangers n’étaient pas le monopole de l’homme.

Mais cette nouvelle manière de vivre ensemble a été révélatrice.

Je ne l’avais pas remarquée avant qu’elle disparaisse, cette tension.

Aujourd’hui, je sens mon esprit plus libre.

Et je me pose des questions nouvelles. Des questions sur ma liberté.

Je suis finalement moins libre d’écrire comme je l’entends, comme je le faisais auparavant. Je me retrouve comme bridé par un juge intérieur que je ne peux contourner et qui m’alourdit l’âme si je tente, ne serait-ce que de grossir un trait ou de prendre des raccourcis injustes pour autrui.

Vaut-il mieux être privé de la liberté de nuire ou de celle de vivre en paix ?

Si je suis revenu dans ce café, ce n’est pas par nostalgie.

C’est ici que j’écrivais avant.

Quand mon travail consistait à consigner ce que les hommes faisaient subir aux autres.

Aujourd’hui, il y a autre chose à raconter.

Ce monde, privé de ses mauvaises intentions, va sans doute me paraître bien fade.

Heureusement, j’ai un nouveau but, une nouvelle envie.

Rien ne m’y oblige et pourtant, j’écris.

Je ne sais pas exactement ce que je vais apporter dans ce projet plus grand que nous.

Mais je veux immortaliser ce moment. Ce calme que je ressens comme une clarté, avant qu’il ne devienne ordinaire.

Puis, demain, j’explorerai peut-être la question de ce que nous pourrions devenir.

Je relis une dernière fois ce témoignage que je viens d’écrire sur l’ordinateur.

Dehors, la rue est calme.

Laurent essuie des verres derrière le comptoir.

Rien ne presse.

Je déplace le curseur.

Je clique sur « Poster la contribution ».

Un message apparaît.

« Contribution n°15236 enregistrée.

Merci de prendre part à The Human Continuum Project. »

Je reste immobile quelques secondes.

Le soleil est bas maintenant et m’éclaire de ses rayons rougeoyants.

Je ferme l’ordinateur.

— Le Serendipitaire