La nouvelle : Une histoire de Morale
Me revoilà.
Je franchis la porte du petit café de quartier.
Rien n’a changé. Les mêmes tables, la même lumière grise, la même odeur de café.
Derrière son bar, Laurent me regarde. Il s’arrête un instant, il ne s’attendait pas à me revoir.
Je m’installe à la table près de la vitrine. C’était toujours celle-là.
De là, je vois la rue, les passants, les petites scènes du quotidien.
Pendant des années, je suis venu ici presque tous les jours.
J’écrivais.
J’écrivais sur les cambriolages, les agressions, les disparitions. Sur tout ce qui finissait mal.
Je n’étais pas un grand reporter, mais je m’étais fait une spécialité et mes services étaient appréciés.
Les drames faisaient vendre.
Les commissariats étaient devenus mes lieux de travail. Ce café, en quelque sorte, mon bureau.
J’écoutais les récits de l’enquêteur résigné, du boulanger choqué, de la mère en deuil, les témoins et les victimes de ce que l’humain fait de sombre et de laid.
La violence avait fini par devenir ordinaire.
Pour moi, elle donnait du travail.
Mais aujourd’hui, je n’ai plus rien à écrire.
Un événement inexplicable a touché l’humanité et changé la face du monde.
Ce changement n’a pas été un choc immédiat, il s’est installé progressivement.
Par exemple, je n’ai pas assisté à cette scène, mais elle s’est déroulée tout près d’ici.
Eddy, le pickpocket de la grande rue Nord, avait repéré sa première cible de la journée. Une dame chic, assise à la terrasse d’un café, qui avait quelque peu négligé son sac à main. Il se devait de saisir l’opportunité, même si la situation manquait, à son goût, d’un peu de difficulté.
Avec souplesse et précision, il se glissa près de sa victime et, d’un mouvement discret, préleva le sac. Il commença à s’éloigner quand, soudain, il se figea.
Son comportement attira l’attention et il fut découvert, tenant le sac. Sa propriétaire allait crier au voleur, mais la vision de cet homme en pleurs l’en empêcha. Eddy n’avait pas encore bougé. Il était comme paralysé par une douleur. Pas une douleur du corps, mais une douleur de l’âme. Une tristesse si forte qu’il en perdit même, pendant un instant, le goût de vivre.
Alors que voler des gens qui n’étaient manifestement pas dans le besoin était son quotidien, aujourd’hui, il ne put aller au bout.
Il se retourna vers la dame qu’il venait d’alléger et, après un regard, lui rendit son sac, et partit sans dire mot.
—
Autre anecdote, banale mais révélatrice.
Joe avait l’habitude de rouler dans cette ville.
Dans son taxi, après des courses toute la nuit, il était temps pour lui de rentrer dormir. Il connaissait le chemin par cœur et savait quand il fallait s’imposer pour ne pas rester coincé des heures dans cette jungle.
Malheureusement, ce jour-là, quelqu’un d’autre avait aussi décidé de forcer le passage et les deux voitures se percutèrent inéluctablement.
Paralysé un instant par la surprise, Joe regarda autour de lui d’un air incrédule. Puis la colère monta, jusqu’à devenir incontrôlable. Il tapa des deux mains sur son volant et ouvrit sa portière avec rage pour sortir du véhicule.
L’autre conducteur se dirigeait déjà vers lui.
Il est des personnes entre lesquelles la communication semble impossible. Pour des raisons obscures, rien ne s’accorde. Il en était ainsi de nos deux énervés du volant.
Chacun prit son air le plus menaçant et les insultes volèrent.
Ils allaient en venir aux mains quand ils cessèrent soudainement. Joe leva les yeux et comprit que son rival avait comme lui abandonné toute idée de poursuivre l’altercation.
Chacun fit alors demi-tour, rentra dans sa voiture et reprit sa place dans le flux de circulation, qui ne s’était pas amélioré.
Joe rentra chez lui, sanglotant, sans comprendre ce qu’il venait de se passer.
—
On raconte même des histoires ayant eu lieu dans les plus hautes instances.
Jack Kartner, chef d’état-major d’un État parmi les plus importants dans l’ordre du monde, était au sommet de ses responsabilités. La nation entière comptait sur lui pour finaliser l’opération qui se déroulait dans un pays lointain.
Les projectiles mortels étaient lancés, leurs trajectoires implacables les menaient droit vers leurs cibles.
Ce n’était pas la première fois que Jack menait ce type d’opérations, mais, cette fois-ci, un doute avait germé.
Il avait pourtant l’appui des plus hauts dirigeants et agissait pour le bien de ses compatriotes.
Tout se bousculait dans sa tête. On comptait sur lui.
Mais pourquoi doutait-il ?
Les yeux rivés sur ses moniteurs, la situation lui devint de moins en moins supportable.
Il fixa l’écran encore quelques secondes.
« Arrêtez tout. Opération annulée. Opération annulée. »
Les missiles furent déviés et explosèrent en haute atmosphère.
—
Des histoires comme celles-ci, il y en eut beaucoup.
J’ai moi-même fait l’expérience de ce malaise nouveau. Je travaillais sur mon dernier article et j’ai tout jeté. Faut-il taire une vérité si elle doit porter préjudice à quelqu’un ?
Raconter les méfaits était mon quotidien depuis des années et, jusqu’ici, chaque jour avait son lot d’événements sinistres.
Rapidement, j’ai compris que quelque chose de profond avait changé.
Plus de braquages.
Plus de disparitions.
Plus de vengeances.
Je pourrais me lever maintenant, laisser mon ordinateur ici et partir. Je sais qu’il serait encore là à mon retour.
J’aurais peut-être une remarque de Laurent, qui n’aime pas que ses tables soient occupées pour rien.
Je ne sais plus si j’ai fermé la porte de chez moi en partant et pourtant, maintenant, je peux garder l’esprit tranquille.
Je ne l’avais pas remarquée avant qu’elle disparaisse, cette tension.
Aujourd’hui, je sens mon esprit plus libre.
Et je me pose des questions nouvelles. Des questions sur ma liberté.
Je suis finalement moins libre d’écrire comme je l’entends, comme je le faisais auparavant. Je me retrouve comme bridé par un juge intérieur que je ne peux contourner et qui m’alourdit l’âme si je tente, ne serait-ce que de grossir un trait ou de prendre des raccourcis injustes pour autrui.
Vaut-il mieux être privé de la liberté de nuire ou de celle de vivre en paix ?
Si je suis revenu dans ce café, ce n’est pas par nostalgie.
C’est ici que j’écrivais avant.
Quand mon travail consistait à consigner ce que les hommes faisaient subir aux autres.
Aujourd’hui, il y a autre chose à raconter.
Ce monde, privé de ses mauvaises intentions, va sans doute me paraître bien fade.
Heureusement, j’ai un nouveau but, une nouvelle envie.
Rien ne m’y oblige et pourtant, j’écris.
Je ne sais pas exactement ce que je vais apporter dans ce projet plus grand que nous.
Mais je veux immortaliser ce moment. Ce calme que je ressens comme une clarté, avant qu’il ne devienne ordinaire.
Puis, demain, j’explorerai peut-être la question de ce que nous pourrions devenir.
Je relis une dernière fois ce témoignage que je viens d’écrire sur l’ordinateur.
Dehors, la rue est calme.
Laurent essuie des verres derrière le comptoir.
Rien ne presse.
Je déplace le curseur.
Je clique sur « Poster la contribution ».
Un message apparaît.
« Contribution n°15236 enregistrée.
Merci de prendre part à The Human Continuum Project. »
Je reste immobile quelques secondes.
Le soleil est bas maintenant et m’éclaire de ses rayons rougeoyants.
Je ferme l’ordinateur.
— Le Serendipitaire
